Peter Rösel
"The Fata Morgana Painting Project"

 

12 septembre - 27 octobre 2001
vernissage le 11 septembre dès 18 heures

 


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Parfois une exposition prend plus de temps à naître que d'autres. Parfois un projet d'artiste peut sembler plus étrange que d'autres. C'est ainsi que Peter Rösel nous a embarqué, il y a quatre ans déjà, dans une chasse aux mirages. Un projet repoussé d'année en année, le temps pour lui de saisir les infimes subtilités de ces paysages mystérieux qui n'existent que quelques minutes. Pour décor, la Namibie, un pays surtout recherché par les chasseurs de diamants. Des déserts brûlés par le soleil et une longue côte bordée d'un océan inhospitalier. Au milieu de ce no man's land, un artiste avec sa 4x4, sa gourde, son chevalet, ses toiles, ses tubes de peinture et un petit manuel pour apprendre à peindre des paysages. Car, il faut le préciser, Peter Rösel n'est pas un peintre, ou plutôt n'était pas un peintre. Il est avant tout un artiste qui prend ses projets à bras le corps, sans privilégier une technique en particulier. En plus de son aspect atemporel, ce Fata Morgana Painting Project apporte également un point de vue très personnel et pertinent dans le débat animé sur la réalité virtuelle.


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Peter Rösel - "The Fata Morgana Painting Project"

- Comment le "Fata Morgana Painting Project" (FMPP) a-t-il démarré ?

- Vers 1995, je lisais des articles sur la météorologie. J'ai constaté que la plupart des données utilisées dans ce genre d'études sont rassemblées par des machines. Toutefois, une chose doit être recueillie par des gens, il s'agit des phénomènes visuels, comme les nuages mais aussi les mirages. D'autre part, à l'époque (en 1995) de nombreux articles sur la réalité virtuelle étaient publiés dans des revues d'art, et les auteurs comparaient souvent la réalité virtuelle aux Fata Morgana, ou aux mirages. Sur ce sujet, ils utilisaient des informations issues de la littérature du XIXe siècle (Laurence d'Arabie) ou du cinéma hollywoodien. Alors, d'une manière peut-être un peu naïve, j'ai décidé d'aller voir moi-même ce qui existe en réalité là-bas, de m'approcher le plus possible des Fata Morgana.

- Ton premier choix pour ce projet a été la Namibie. Pourquoi ?

- J'ai d'abord pensé au désert du Sahara, car c'est à son propos qu'il existe le plus d'informations. Mais j'ai effectué un voyage en Namibie, où j'ai vu de nombreux mirages. J'ai terminé mon séjour sur la Squeleton coast, où les mirages sont fréquents car les conditions météorologiques sont idéales. D'autre part, la température est basse dans cette région, ce qui permet de travailler en plein désert.

- Sur place, quelles ont été les principales difficultés auxquelles tu as été confronté ?

- Dès le départ, je savais que je ne pourrais pas tout prévoir. Bien sûr, il m'est arrivé des milliers de choses, mais je ne pense pas que ces anecdotes soient importantes pour le résultat final, c'est-à-dire les peintures.

- Quelles ont été les réactions des gens sur place ?

- Pour les Namibiens, leurs mirages n'ont pas les significations mythologiques qui existent dans nos cultures occidentales. Ce qui m'a surpris, c'est qu'en regardant mes peintures, ils peuvent détecter immédiatement le lieu précis qui est représenté. Au contraire, ici, les gens sont perdus dans ces paysages, qu'ils croient inventés. Cependant les titres que j'utilise (les coordonnées géographiques - GPS) permettent de retrouver les paysages réels.

- Dans l'insert que tu as réalisé pour notre journal, tu as reproduit un extrait d'un texte de Robert Wood intitulé How to draw and paint landscapes and seascapes ? Pourquoi?

- D'une manière tout à fait drôle, c'est un condensé de ce que j'ai expérimenté. Si j'avais déjà réalisé des peintures précédemment, l'action de peindre dans la nature est une expérience en soi. J'ai pris beaucoup de notes, j'ai lu des carnets de notes d'autres artistes. Mais ce texte décrit exactement ce que j'ai vécu.

- Et maintenant, comment travailles-tu sur ce projet dans ton atelier, à Berlin?

- J'ai d'abord travaillé sur le motif, j'ai essayé de capturer le paysage le plus précisément possible. Mais face aux conditions très rudes du terrain, la réalisation des peintures était toujours difficile. J'ai finalement décidé de travailler avec les esquisses réalisées sur place, et de poser un nouveau regard sur tout le travail dans l'atelier. Avec le recul, j'ai ressenti le besoin d'introduire des éléments très familiers dans les peintures, pour rendre les peintures plus accessibles. C'est ainsi que j'ai ajouté des figures humaines ou des voitures, qui correspondent à ce que j'ai vu sur place. Je pense que ce n'est pas du tout nécessaire de créer une peinture authentique, qui reproduit exactement ce que tu vois à un moment précis. Avec mon expérience intense du terrain, la distance aide à créer des images, car la "mise en scène" est un processus complètement différent, et le résultat doit être authentique.

- Tu semble encore hanté par le désert, es-tu encore dans un processus de travail à l'intérieur du FMPP ?

- Je pense qu'il reste des choses à explorer. Je veux encore capter beaucoup de choses. Mon habilité augmente puisque je suis parti d'un niveau zéro. Dans l'atelier, je peux essayer des choses plus difficiles, au niveau de la peinture, ainsi que des plus grands formats. Je vais de toutes façons travailler en atelier, mais je vais également retourner en Namibie, en particulier pour observer les figures humaines dans le désert.

- Comment le FMPP s'intègre-t-il dans ton travail en général ? C'est notamment un projet très différent que la série des sculptures réalisées avec des uniformes de l'armée allemande.

- Ce serait plutôt à un historien de l'art de répondre à cette question, un jour.

Mais je me la pose également. Je suis souvent attiré par des contrastes forts, qui au final forment un ensemble. Dans le travail précédent, il s'agissait de l'érotisme et du sentiment d'être fort et intouchable. Dans la série des peintures sur les boîtes de conserve, il s'agissait de la nature sauvage et de la production industrielle. Avec le FMPP, c'est la volonté d'aller vers l'inconnu, de tenter de communiquer cette expérience de manière authentique, et d'autre part le besoin d'avoir une mise en scène pour créer une peinture authentique.

- Alors qu'une grande part de la production artistique actuelle se situe dans et à propos de problématiques urbaines, tu développes un projet dans un contexte isolé et désertique. Est-ce que ce projet, mené depuis cinq ans, a changé ton rapport à l'art ?

- Je ne pense pas que je travaille en général dans un état d'isolement. Je suis fréquemment en contact avec de nombreuses personnes dans la préparation de mes projets. Mais la réalisation est un moment plutôt solitaire. L'isolement dans un désert ou l'isolement dans l'atelier ne sont finalement pas tellement différentes.

- Les peintures du FMPP sont réalisées à l'huile, sur toile, soit une technique très classique. Quelle est selon toi la place de la peinture dans l'art contemporain ?

- Je ne peux parler que pour moi. J'ai choisi la peinture, car c'est évident pour chacun que l'image est complètement et consciemment construite par moi-même. D'autre part, nos conceptions de l'image remontent à la Renaissance, à l'histoire de la peinture. Avec la photographie, nous sommes conscients qu'il ne s'agit pas de la réalité, mais en même temps on la considère toujours comme une preuve de la réalité.

- Aujourd'hui, tout le monde parle beaucoup de nouvelles technologies et de réalité virtuelle. Pour toi, quel est le lien entre la réalité virtuelle et le phénomène des Fata Morgana ?

- Au début, comme je l'ai dit, j'ai eu une réaction un peu naïve face à toutes ces problématiques. Je pense que l'exploration de la réalité est aussi une option. Pour moi, la réalité virtuelle n'est pas très intéressante, à moins que je puisse y parquer ma voiture.

Extraits d'une discussion entre Jean-Paul Felley, Olivier Kaeser et Peter Rösel, Genève, 10 septembre 2001.

Biographie et bibliographie de Peter Rösel