Rirkrit Tiravanija
De Barajas a Paracuellos de Jarama, a Torrejon de Ardoz, a COsacada al Reina Sofia
Installation vidéo. 1994

espace Faits Divers à Genève
(en parallèle de la 6e Semaine Internationale de Vidéo de Saint-Gervais, Genève)

Rirkrit Tiravanija, installation vidéo, 4 -9 novembre 1995
"De Barajas a Paracuellos de Jarama, a Torrejon de Ardoz, a Coscada y al Reina Sofia": une suite de noms qui sonnent comme autant d'étapes d'un road movie.
Rirkrit Tiravanija nous convie en effet ici à une pérégrination qui, cinq jours durant, le mènera de l'aéroport de Madrid au centre d'exposition Reina Sofia. Piéton solitaire, il pousse à côté de lui un vélo chargé comme un mulet et modifié artisanalement. Le guidon a été remplacé par une barre horizontale supportant sa caméra vidéo; la selle fait place à une structure métallique supportant une table pliable en aluminium; sur le cadre et le porte-bagages sont posés des sacs contenant ustensiles et vivres, deux bonbonnes de gaz, et six pliants. Muni d'une carte routière, d'une réserve de cassettes vidéo et de batteries, l'artiste part à la découverte de la banlieue madrilène.

S'écartant des grands axes, il opte pour les chemins de traverse. L'image, à hauteur de hanche, tressaute, suit les accidents du terrain. Des aboiements de chiens succèdent tout d'abord au bruit du trafic. Seul le passage des avions rappelle encore la proximité de l'aéroport. A la tombée du jour, l'artiste installe son bivouac, mais ne déplie qu'un seul siège: ce soir, pas de rencontre de fortune. Après son premier repas le tournage s'interrompt: la caméra, comme le dormeur, oublie le monde pendant son sommeil.
Le lendemain, le temps est maussade. A l'arrivée de la pluie, Tiravanija enfile son ciré et protège sa caméra: un voile jaune entre dans le champ. Lorsqu'il se perd, l'artiste pose son "mulet" contre un mur ou un talus, et l'horizon bascule. Un habitant intrigué invite parfois le promeneur à camper dans son jardin.
Difficile traversée de la ceinture d'autoroute. Puis, à l'image, on sent que Tiravanija rejoint un tissu urbain plus dense. Les panneaux de limitation de vitesse semblent bien absurdes face à notre voyageur qui avance au pas. Les maisons font place aux immeubles; et, tout comme les voitures, les gens réapparaissent. Au fil des jours, la banlieue madrilène dévoile ses quartiers tristes. Ce n'est enfin qu'en pleine nuit, au milieu d'une circulation intense, que l'artiste atteint le centre d'art Reina Sofia. L'équipe du musée, visiblement soulagée, l'accueille chaleureusement. L'odyssée se termine. Dans une salle où d'autres oeuvres sont déjà installées, Tiravanija dispose son matériel à même le sol. Sans générique, le film s'arrête soudain: l'oeuvre est achevée, prête pour l'exposition.

A Genève, nous avons tenu à présenter cette installation hors de tout contexte muséal: nous voulions nous aussi opter pour les chemins de traverse. Les locaux vétustes d'une ancienne usine située dans un vaste complexe industriel nous ont semblé plus appropriés à la nature de cette oeuvre: des espaces à l'abandon, ayant perdu leur fonction première, à la façon de ces curieux no man's land qui ceinturent aujourd'hui nos grandes villes.
Rirkrit Tiravanija avait emmené avec lui des pliants, pour partager, le cas échéant, un repas ou un instant de repos avec un passant, un promeneur: dans le but de favoriser à notre tour les rencontres et les discussions, nous avons installé un bar dans la salle, avec tables et chaises. Face à la projection, le vélo de l'artiste, les objets ayant accompagné son périple, et les six pliants invitant le visiteur à s'asseoir.

La bande vidéo a été présentée dans sa durée intégrale. Vingt heures de projection ininterrompue: un parcours vécu en temps réel. Des images à chaque fois différentes attendaient les visiteurs tout au long de ces cinq jours: à chacun sa perception du climat de ce voyage. A chacun sa rêverie devant une image qui ne "capture" pas l'attention du spectateur, mais qui l'accompagne, qui "marche à ses côtés" comme la caméra de l'artiste. Instants banals ou féeriques au gré des heures, des changements de la lumière, d'un incident minime qui se produit sous nos yeux. Découverte d'un autre rapport au temps et à l'espace. Approche, par cercles concentriques, de la richesse du contexte géographique, urbain, et humain entourant tout espace d'exposition.


Fredy Porras, performance/installation vidéo, 2 et 3 novembre 1995
Pour saisir la complexité du travail vidéo de Fredy Porras, il faut avoir présentes à l'esprit les nombreuses activités qu'il a pratiquées, ainsi que la richesse de ses sources d'inspiration. De sa formation de restaurateur d'art, il a gardé le goût et la capacité de donner, par l'illusion, une seconde vie à une oeuvre. En tant que graphiste ensuite, il a pris conscience des nombreuses possibilités qu'offre la manipulation des images et des textes. Comédien et scénographe encore, Fredy Porras maîtrise également le vocabulaire théâtral, qui inclut pour lui masques et marionnettes. Cet héritage dynamise ses performances, où se rencontrent acteurs, public et image vidéo; par le grimage, le remodelage ou en y superposant des images projetées, il module de surcroît l'expressivité du visage des comédiens. Enfin, il y a le langage vidéo qu'il explore avec passion et dont il questionne sans cesse le pouvoir et le statut.

Ses sources d'inspiration proviennent tant de notre société occidentale sur-médiatisée, que de l'univers d'une certaine littérature hispano-américaine, onirique et mythique, nourrie de contes et de légendes. En puisant dans ces deux registres diamétralement opposés, il crée des oeuvres et des performances où se mêlent intimement poésie et haute technologie vidéo.

A l'Espace Faits Divers, Fredy Porras a réalisé une performance/installation intitulée "Murmures". Dans la salle, il a construit un espace en forme de L, obscurci, dans lequel quatre films sont projetés à même le mur. En y pénétrant, le visiteur est confronté tout d'abord au défilement d'un texte étrange qui lui raconte une fin possible de la légende d'Icare. Cette réinterprétation questionne d'emblée notre crédulité, ainsi que notre rapport au savoir transmis et à la "réalité" des faits.

Les trois autres films sont projetés sur des visages en relief qui ressortent de la paroi. L'expressivité humaine est ici concentrée dans le faciès immobile de ces trois comédiens, dont le corps, inutile, reste caché derrière le mur. Le doute s'installe un instant: s'agit-il de masques, ou d'êtres vivants? Les regards se croisent, et une fascination mêlée d'un certain malaise gagne le spectateur.
Deux des films projetés nous proposent l'image de visages qui se superposent à ceux des acteurs. Le premier est une succession en fondu-enchaîné de visages différents; la voix off, allégorique, se veut un plaidoyer en faveur de l'artiste qui surmonte l'adversité grâce à son art. Dans le second, c'est le faciès même de l'acteur - image - qui est projeté sur son propre visage -réalité; le commentaire traite cette fois de la schizophrénie que provoque un combat désespéré entre le moi et son double.
Dans le troisième film, la représentation humaine fait place au néant, figuré ici par une image brouillée: la neige télévisuelle. La voix off tente une définition en négatif de la vidéo, énumérant tout ce que ce médium n'est pas. Enumération qui constitue en réalité le propos même et le champ des interrogations de l'artiste.

A l'extrémité de l'espace en L, le visiteur découvre un trépied surmonté d'un miroir. En s'y mirant, il est confronté à la projection d'un visage qui vient se calquer sur ses propres traits. Ce visage s'anime, et il entend une voix qui l'interpelle. Cette voix et ce visage sont ceux de Fredy Porras qui dialogue avec lui. Le spectateur entre donc dans le champ de l'oeuvre, et "communique" même avec elle. Il est toutefois plongé en même temps dans un certain désarroi: sa propre image lui échappe, tout comme la maîtrise de l'échange avec l'artiste qui surveille ses faits et gestes, mais dont la présence reste mystérieuse. Une fois encore, l'image que nous croyions à notre merci, domptée et soumise, nous révèle son pouvoir et son autonomie.

 

Fredy Porras
Né à Bogota en 1964. Vit à Genève

Expositions personnelles
1990 Pretexto, Musée d'Art Moderne, Université Nationale de Colombie, Bogota
1992 Ikonos, Galerie ICFES, Bogota
Circul-Action, Théâtre du Garage, Genève
1995 El Tirano/El Carmen/Caracol-in-Abîm/Réflexion, Galerie des Négociants, Genève
Murmures, Faits Divers (org. attitudes), Genève
1996 Murmures, Grütli (org. Gen Lock), Genève.

Expositions collectives
1995 Epitafio, Centre d'art en l'Ile, Genève; Christmas-Show, (section attitudes), Genève.

Activités théatrales (Teatro Malandro)
1992 La tragique histoire du docteur Faust, (comédien, décors, costumes), Genève
1993 Ubu Roi, (comédien, décors, masques, costumes), Genève
La visite de la vieille dame, (comédien, décor, masques, costumes), Genève
1995 Othello, (masques), La Comédie, Genève.

Voir aussi
multiples


 

Rirkrit Tiravanija
Né à Buenos Aires en 1961. Vit à Berlin et New York.

Expositions personnelles, sélection
1990 Pad Thai, Paula Allen Gallery, New York£
1991 Randy Alexander Gallery, New York
1992 303 Gallery, New York
1993 Randolph Street Gallery, Chicago
1994 Gavin Brown Enterprise, New York; Galerie Neugerriemschneider, Berlin
Architektenbüro Alsop & Störmer, Hambourg
Helga Maria Klosterfelde Edition, Hambourg
Friesenwall 116, Cologne
Jack Hanley Gallery, San Fransisco
1995 Kunsthalle, Bâle
303 Gallery, New York; Architektenbüro Alsop & Störmer, Hambourg
Helga Maria Klosterfelde Edition, Hambourg
Faits Divers (org. attitudes), Genève
1996 Le Consortium, Dijon.

Expositions collectives, sélection
1990 Post-Consumerism, The Storefront for art & architecture, New York
1991 The big nothing or le presque rien, The New Museum of Contemporary Art Brooklyn, New York
Weath of Nations, Centre d'Art Contemporain, Varsovie
True to life, 303 Gallery (org. G.Brown), New York
The New Museum for Contemporary Art, New York
1992 Consumed, Goethe Haus, New York
Insignificant, 10 E 39th Street, Suite 525, New York
On leading to another, 303 Gallery, New York
1993 Viennese Stories, Wiener Secession (org. J.Sans), Vienne
Backstage, Hamburger Kunstverein, Hambourg et Kunstmuseum, Lucerne
Migrateurs, ARC/Musée d'Art Moderne, Paris
Real Time, Institute of Contemporary Art, Londres
Künstlerhaus Bethanien (org. T.Neuger), Berlin
Spielhölle, Grazer Kunstverein et Galerie Sylvana Lorenz (org. K.König et R.Fleck), Graz et Paris
Aperto , Biennale de Venise
1994 Out side the frame, Contemporary Art Center, Cleveland
Surface de réparation, Le Consortium (org. E.Troncy), Dijon
L'hiver de l'amour, ARC/Musée d'Art Moderne, Paris et PS1, New York
Cocido y Crudo, Reina Sofia (org. D.Cameron), Madrid
1995 Der Stand der Dinge, Kölnischer Kunstverein, Cologne
Biennale d'Art Contemporain, Lyon
The Carnegie International, Pittsburgh
Studio Guenzani, Milan
Biennale de Kwangju, Corée
Shift, De Apple, Amsterdam
The Whitney Biennial, New York
Economies, Walker Art Center, Minneapolis
Biennale de Johannesburg.