Parcours sélectif dans les activités d'attitudes 1994-1998

attitudes est une structure d'art contemporain à but non lucratif, basée à Genève, que nous avons créée en 1994. Nous sommes deux historiens de l'art, et nous travaillons en complète collaboration, c'est-à-dire que nous sommes en constante discussion lors de toutes les étapes de la conception et de la réalisation d'un projet.

La création de l'association attitudes a été motivée par le besoin d'interroger le statut de l'art contemporain dans notre société, de reconsidérer les codes qui régissent sa médiation, et de (re-) trouver dans notre rapport aux oeuvres l'espace de discussion et de communica-tion qu'elles devraient générer.

Ce besoin d'agir vient évidemment de notre passion pour la création contemporaine, mais également de plusieurs observations que nous avons faites lorsque nous étions collabora-teurs dans des institutions artistiques. Nous y avons certes beaucoup appris, mais nous avons aussi pris conscience des contraintes et des limites inhérentes au fonctionnement de ces institutions. Comme, par exemple, la lourdeur et la lenteur administrative, les horaires d'ouverture trop traditionnels, et surtout le sentiment de participer à la réalisation de manifestations artistiques faites principalement pour une consommation anonyme : le visiteur vient, aborde une exposition dans une atmosphère souvent aseptisée, puis repart sans autre forme de communication entre lui, l'artiste et l'organisateur.

Nous pensions qu'il était nécessaire d'expérimenter d'autres manières de travailler avec l'art et de le présenter au public. Nous avons ainsi décidé de constituer notre propre structure, qui vise à créer une situation plus vivante, tant artistiquement, humainement que sociale-ment. Nous cherchons toujours le meilleur rapport entre le propos d'un travail et son contexte de présentation, que ce soit lors du choix des artistes, au cours de la discussion autour des projets ou encore de leur réalisation. Nous cherchons également à offrir au public les meilleures conditions pour la réception des oeuvres, ainsi qu'une convivialité propre à favoriser le dialogue. Par rapport aux autres organismes artistiques qui existent à Genève, notre parti pris diffère davantage sur le comment que sur le quoi.

Nos recherches prennent en compte un large éventail des médias utilisés aujourd'hui, et ne se limitent pas aux travaux d'artistes d'un pays ou d'une génération donnés. Nos centres d'intérêt se portent sur les démarches artistiques qui interrogent la relation à l'autre et au corps social, les limites physiques et psychiques de l'être humain, les frontières perméables entre espace public et espace privé, ou encore entre fiction et réalité.

Nous avons commencé nos activités sous la dénomination attitudes dans une ancienne distillerie qui avait été mise à notre disposition pour une période de 6 mois. Ce bâtiment offrait 7 salles utilisables, ainsi qu'une terrasse. Nous avons inauguré ce lieu avec une exposition de l'artiste bâlois Eric Hattan. Son travail oscille entre les notions de privé et de public, d'intérieur et d'extérieur, d'art et d'architecture. Il avait réalisé plusieurs interven-tions in situ dans le bâtiment. Parallèlement, nous avions organisé une rétrospective des films de Gordon Matta-Clark. Il nous paraissait enrichissant de faire dialoguer entre eux les travaux de ces deux artistes provenant de cultures et de générations différentes, mais motivés par des préoccupations artistiques proches. Le dialogue entre un travail historique et une oeuvre en plein développement, ainsi que le déroulement simultané d'une exposition et d'un programme de films représentaient des arguments déterminants pour intriguer un large public et pour créer une atmosphère favorisant les discussions immédiates.

Une autre exposition proposait une confrontation entre des oeuvres du suisse Fabrice Gygi et les vidéos du français Absalon deux individus farouchement indépendants, aux démarches artistiques résolument singulières mais qui se rejoignent dans leur attitude radicale et dans l'énergie déployée pour résister à l'emprise du corps social sur le devenir de l'individu. Dans les deux cas, il est question de minimum vital, de survie et de nomadisme. Nous avions mis en tension ces travaux actuels avec les vidéos des performances historiques de Abramovic/Ulay, qui restent des références artistiques incontournables sur la notion de limite.

Quelques mois plus tard, nous avons poursuivi notre activité à Bâle, invités par Filiale, l'espace d'art indépendant qui a eu une durée de vie record en Suisse avec ses 14 ans d'existence. C'est à partir de cette invitation que le nomadisme a naturellement commencé à faire partie de notre fonctionnement. Pour Filiale, nous avions organisé quatre expositions personnelles simultanées, l'une dans un garage, les autres dans les 3 étages de l'ancien bâtiment d'habitation attenant. Nous avions choisi des artistes dont les travaux pouvaient se développer au plus juste dans ces contextes. Alexandre Bianchini, qui travaillait à l'époque sur sa série des " Théâtres de guignol ", avait construit dans le garage une structure provisoire en panneaux de bois, qui évoquait à la fois l'abri, la vitrine et le panneau d'exposition mobile. Il y avait collé des photographies découpées dans des quotidiens, qui représentaient des sujets ayant trait, au propre ou au figuré, à la notion de façade. D'autres images avaient été collées sur les parois d'un abri pour vélos situé dans la cour adjacente. Il avait ainsi provoqué une interaction discrète mais pertinente entre les structures qu'il avait construites et celles qui faisaient partie de l'équipement urbain, puisque son propos interroge toujours, précisément, la " façade " publique des choses.

Dans l'immeuble, Christoph Draeger avait considéré l'étage mis à sa disposition comme l'appartement d'un maniaque de la catastrophe. Questions existentielles, précarité de la vie, solidité et densité du réel ont ainsi été passées au crible de son humour noir. Image emblématique de cette obsession : le réchaud à gaz qui trônait au centre de la cuisine, sur lequel était dangereusement posée la bonbonne destinée à l'alimenter.

Deux étages plus haut, c'était le domaine de Gianni Motti. Tantôt caméléon, tantôt démiurge, cet artiste revendique des tremblements de terre, convie le public à assister en son nom à une éclipse de lune, flotte en lévitation, devient le temps d'un match joueur de football au sein d'une équipe professionnelle, ou, le temps d'une élection, candidat à la présidence des Etats-Unis. Si ses actions gardent toujours une part de mystère, les preuves visuelles qu'il présente sont irréfutables. A Filiale, il s'était attaqué à la structure même du dernier étage de la maison en découpant les parois séparant les salles et le couloir à 30 cm du sol. Les trois salles ne reposaient plus que sur la cheminée et un frêle tuyau, et sem-blaient flotter dans l'espace. Les sons et la lumière s'infiltraient d'une pièce à l'autre.

Le spectateur était saisi d'un sentiment d'insécurité : la maison, construite pour protéger les humains, aurait pu s'écrouler et les anéantir d'un instant à l'autre. Autre ville, autre contexte. Dans le courant de l'année 1995, le Centre pour l'image contemporaine Saint-Gervais Genève, avait proposé aux autres structures artistiques de Genève de programmer des travaux vidéos ou photographiques pendant la période de leur Semaine Internationale de Vidéo. Dans cette optique, nous avions loué un local pour une semaine et nous y avons notamment présenté une installation vidéo de Rirkrit Tiravanija. Nous avions découvert cette installation à la Kunsthalle de Bâle dans un contexte muséographique froid, non approprié pour une oeuvre qui incite à la convivialité. La vidéo projetée montre en temps réel le parcours pédestre de l'artiste, entre l'aéroport de Madrid et le Centro Reina Sofia. Compte tenu de l'atmosphère générale très particulière d'un festival, nous avions décidé de présenter l'oeuvre dans son temps réel, c'est-à-dire 22 heures non-stop. Encore une fois, notre option curatoriale concernait la manière de proposer une oeuvre au public dans une situation qui nous paraissait idéale.

L'exposition Cabines de bain réalisée en 1996 est quant à elle née d'un coup de foudre pour un lieu, la piscine de la Motta à Fribourg, située en face de Fri-Art, la Kunsthalle de Fribourg. Nous avions réfléchi sur les caractéristiques d'une cabine de bain, cet espace individuel destiné à la métamorphose du paraître, qui est aussi une boîte à souvenirs et à fantasmes. Nous avions à nouveau recherché la collaboration directe avec chacun des 53 artistes invités à réaliser des projets pour ce contexte particulier. Il s'agissait d'un mélange d'artistes, célèbres ou inconnus, de Suisse et d'ailleurs, choisis chacun pour leur capacité potentielle à répondre à cette situation contraignante et magique.

Dans un vestiaire commun réservé aux filles, Fabrice Hybert avait installé des robes de mariée destinées bien sûr à être essayées. Des enfants ébahis aux couples mariés, des adolescentes rêveuses aux femmes mûres sorties entre copines, en passant par des hommes ravis et farceurs, de très nombreux visiteurs ont joué le jeu et endossé ces robes de mariées avec un plaisir communicatif. Maurizio Cattelan, lui, avait introduit un " virus " dans l'aspect standard et sériel des cabines, en nous demandant de lui réserver deux cabines contiguës et d'y placer la reproduction exacte des oeuvres voisines de deux artistes différents, ceci bien sûr sans les en informer. Dans cette situation de choix délicate, nous avions opté, d'un commun accord avec Cattelan, pour les travaux de Paul-Armand Gette et de John Armleder. Quant à Noritoshi Hirakawa, il avait conçu un dispositif impliquant la présence à l'intérieur de la cabine d'un acteur jouant le rôle d'un aveugle. Celui-ci interpellait le visiteur, le questionnait sur les raisons de sa présence et éveillait sa conscience à l'idée d'égalité entre les humains.

Cette exposition a connu un fort impact public. Nous avons constaté avec beaucoup de satisfaction qu'il est possible de créer un événement artistique hors d'un contexte culturel et de toucher aussi bien le public habituel de l'art contemporain que des visiteurs tout à fait novices en la matière.

Changement de ville, changement de contexte. Le Musée Cantonal des Beaux-Arts de Sion nous avait invités, à l'automne 1996, à proposer un nouvel accrochage de leurs collections. En guise de réponse, nous avons conçu Dialogues, une exposition d'art suisse des années 80 et 90, composée d'oeuvres provenant d'une part de la collection du Musée, d'autre part de la Stiftung Kunst Heute de Berne, une fondation qui ne dispose pas de lieu d'exposition mais qui possède des oeuvres de grande qualité. Parallèlement à ces multiples dialogues entre oeuvres, articulés dans deux bâtiments d'origine médiévale, et toujours dans le but de donner l'aspect le plus vivant possible à une exposition, nous avions réservé une salle à trois expositions successives d'artistes plus jeunes. Parmi eux, Pierre Vadi avait conçu un ensemble d'oeuvres composé notamment de deux éléments intimement liés au contexte géographique et géologique sédunois : deux panoramas reposant sur des roches d'origine respectivement montagneuse et marine, comme les deux versants de la vallée du Rhône.

En 1997, suite à de longues recherches et d'importants travaux, nous avons ouvert un nouvel espace à Genève. Il se compose d'une salle de 65 m2 vouée aux expositions, projections vidéo et conférences, ainsi que d'un bureau, d'un bar et d'une bibliothèque. L'ouverture de ce lieu ne signifie pas la fin de notre activité nomade, mais la création d'une base pour travailler et développer un contact régulier avec nos interlocuteurs (tant les artistes que le public).

D'août 1997 à juin 1998, nous y avons organisé sept expositions personnelles. Celles consacrées à Max Mohr, Marianne Müller et Jochem Hendricks ont été des expositions d'oeuvres, respectivement de sculptures, de photographies et d'objets. " Rêve no.36 " de Yan Duyvendak & Imanol Atorrasagasti était un diaporama programmé par ordinateur de 65 images travaillées en infographie. Ces images mettent en scène un rêve, dont les auteurs sont les acteurs. L'image est projetée en grande dimension (4 mètres sur 6) et accompa-gnée d'une bande sonore originale.

Pour l'exposition de Cyril Verrier, nous avions choisi de mettre en avant le foisonnement d'idées qui envahissent l'imaginaire de l'artiste. Nous avions couvert les murs de dessins de recherche et de photographies expérimentales et disposé au sol et dans l'espace plusieurs objets et machines insolites.

Pascale Wiedemann avait élaboré une installation originale composée d'un cube géant en plastique transparent, qui évoquait un abri éphémère de protection contre une pollution quelconque. A l'intérieur, une tente abritait 21 T-shirts sur lesquels sont brodés des noms d'espèces végétales et animales, comme une section surprotégée d'archives de la vie. Tout autour, plusieurs moniteurs donnaient à lire ces noms et montraient l'artiste dans son travail de broderie. Son hommage en temps réel nous interpelle : comment nous situons-nous dans le présent et en regard de cette histoire de l'évolution terrestre ?

Version simon lamuniere clôt cette première année d'expositions. Ce projet s'articule autour de 4 soirées consacrées à des thèmes qui retiennent l'intérêt de Simon Lamunière : les pingouins, les masses, les insulaires et, objets de collection personnelle, les Kinder Surprise. Simon Lamunière, jouant sur les spécificités du fonctionnement d'attitudes, a conçu cette exposition comme un programme en constante évolution qui comprend des invités, des vidéos documentaires ou d'artistes, des films, des objets et des documents divers. En outre, chaque visiteur est amené à participer à un échange particulier : il reçoit l'un des 161 fragments d'oeuvres que Simon a dérobés dans des expositions au cours de ces dernières années, et donne en contrepartie son nom et son adresse. Ces données nourrissent une fiche d'information qui est elle-même immédiatement détruite et recyclée en une édition d'artiste.

Parallèlement aux expositions, nous avons organisé en février 1998 des Rencontres internationales d'Organismes d'Art Indépendants, réunissant 24 structures provenant de 10 pays européens. L'objectif de cette manifestation publique était de sonder la nature et l'activité de structures artistiques qui se distinguent des galeries commerciales et des institutions établies. Pendant trois jours, nous avons composé un programme de sept conférences, trois tables rondes et deux après-midi consacrées à la visite et consultation des espaces de documentation proposés par chaque organisme invité. Les dialogues ont été très fructueux et plusieurs collaborations et échanges ont été initiés à cette occasion. Par la suite, nous avons constitué un site web consacré en grande partie à ces 24 espaces. Ce site - www.attitudes.ch - est conçu comme une plateforme évolutive d'information et de réflexion sur les organismes d'art indépendants. Il sera donc continuellement enrichi par la sélection d'autres organismes artistiques.

Actuellement nous en sommes au stade où nous développons nos activités selon trois axes : un programme continu dans notre laboratoire à Genève, des projets extra-muros ponctuels dans des villes et des contextes chaque fois différents et la mise sur pied d'un réseau européen de structures artistiques indépendantes. Ces trois axes sont fondamentaux pour l'expérimentation, l'enrichissement et la remise en question de nos idées.

Pour tenter de définir notre position curatoriale, nous aimerions proposer l'image du passeur. Le curateur comme passeur, soit quelqu'un qui traverse sans cesse d'une rive - celle de la création artistique - à l'autre - sa perception par le public. Entre les deux, il détermine respectivement le choix de l'oeuvre et l'angle le mieux adapté à sa diffusion. Puisque chaque traversée est singulière, elle apporte de nouvelles expériences qui seront prises en compte pour la suivante, et ceci dans les deux sens. Chaque découverte d'un travail artistique va influencer la nature et le contenu de l'exposition qui suivra, et chaque événement artistique nourrira la perception et l'interprétation d'une oeuvre.

Pour le passeur-curateur, il s'agit donc d'arpenter sans cesse les deux rives pour les connaître le mieux possible, et pouvoir ainsi choisir d'une part qui il fera passer, d'autre part où et comment il le déposera. Il s'agit également de savoir faire face aux courants, aux tourbillons et aux embûches de tous bords pour rester maître de sa course.

Jean-Paul Felley / Olivier Kaeser

Ce texte est la version écrite d'une conférence prononcée le 14 juin 1998 à Brême (Allema-gne) lors du symposium " Curating Degree Zero ", organisé par Dorothée Richter et Barnaby Drabble, et qui rassemblait les participants suivants : Ute Meta Bauer, Ursula Biemann, Roger M. Buergel, Laura Cottingham, Jean-Paul Felley/Olivier Kaeser, Simon Herbert, Moritz Küng, Jeanne van Heeswijk, James Lingwood, Stella Rollig, Gertrud Sandquist, Annette Schindler, Hills Snyder.